Le commerce de l’or dans le corridor Manguredjipa-Mambasa-Bafwasende constituerait une importante source de financement des Forces démocratiques alliées (ADF), malgré les opérations militaires menées conjointement par les armées congolaise et ougandaise. Selon le rapport Gold-Backed Brutality de The Sentry, les revenus annuels attribuables au groupe armé grâce à ce commerce sont estimés entre 960 000 et 1,6 million de dollars. Une révélation qui met en lumière le poids des circuits économiques illicites dans la persistance de l’insurrection dans l’est de la République démocratique du Congo.
L’or pourrait être l’un des moteurs financiers de la résistance des ADF dans l’est de la RDC. C’est ce que souligne le rapport Gold-Backed Brutality, publié en 2026 par The Sentry, une organisation spécialisée dans les enquêtes sur les réseaux financiers liés aux conflits. D’après les estimations présentées dans le document, le commerce de l’or provenant de la région de Manguredjipa générerait entre 960 000 et 1,6 million de dollars par an pour le groupe armé, sur un marché évalué à environ 6,4 millions de dollars annuels.
Cette révélation met en évidence un aspect moins visible de la menace des ADF : leur capacité à tirer profit des ressources naturelles pour maintenir leurs activités, alors que les opérations militaires cherchent à réduire leur présence dans les zones affectées.
Un circuit commercial qui dépasse les zones minières
Le corridor Manguredjipa-Mambasa-Bafwasende traverse des espaces situés au Nord-Kivu, en Ituri et dans la Tshopo. Cette région, riche en ressources naturelles, représente un enjeu économique et sécuritaire majeur. Selon les éléments rapportés par The Sentry, la chaîne commerciale de l’or relierait les zones d’extraction aux négociants et aux réseaux d’exportation, notamment en Ouganda. À chaque étape, la valeur du métal précieux augmente, tandis que les mécanismes de contrôle peuvent être fragilisés par la corruption, les pressions exercées sur les acteurs locaux et les complicités présumées.
Le rapport met ainsi en lumière les risques liés à la circulation de l’or issu de zones affectées par les conflits. Lorsque les circuits commerciaux ne permettent pas de vérifier suffisamment l’origine du métal et les bénéficiaires des transactions, des revenus issus de cette activité peuvent contribuer au financement de groupes armés. L’enjeu ne concerne donc pas uniquement les sites miniers. Il s’étend aux négociants, aux transporteurs, aux intermédiaires et aux acheteurs susceptibles d’intervenir dans la chaîne d’approvisionnement.
Les opérations militaires face à la capacité d’adaptation des ADF
Depuis le lancement de l’opération conjointe Shujaa par les Forces armées de la RDC (FARDC) et les Forces de défense du peuple ougandais (UPDF), les ADF subissent une pression militaire dans plusieurs zones de l’est du pays. Cependant, les offensives n’ont pas permis d’éliminer définitivement le groupe armé. Celui-ci conserve une capacité de déplacement et d’adaptation qui complique les efforts de sécurisation des populations.
L’analyse présentée dans le rapport de The Sentry souligne notamment que la dispersion des combattants dans des zones riches en ressources naturelles peut leur offrir de nouvelles possibilités économiques. Cette situation révèle les limites d'une réponse exclusivement militaire. Même lorsque des positions sont neutralisées ou des bastions démantelés, les réseaux financiers peuvent permettre au groupe de maintenir certaines de ses capacités opérationnelles.
Pour les autorités congolaises et leurs partenaires, la question est donc de savoir comment associer les opérations sur le terrain à des mesures efficaces contre les circuits économiques qui contribuent à la survie des ADF.
Au-delà de l’or, plusieurs sources de financement
Le commerce de l’or ne serait pas l'unique source de revenus des ADF. Le rapport évoque également le cacao, les enlèvements et les pratiques d’extorsion parmi les activités susceptibles de soutenir le groupe. Cette diversification réduit potentiellement sa dépendance à une seule source de financement et complique les stratégies visant à l'affaiblir économiquement.
Les enlèvements et l’extorsion ont, en outre, des conséquences directes sur les populations civiles, contraintes de vivre sous la menace des violences, de perdre leurs moyens de subsistance ou d'abandonner leurs activités. Les ADF sont également responsables de graves exactions contre les civils, notamment des massacres et des enlèvements. La persistance de ces violences dans l’est de la RDC souligne l’urgence de protéger les communautés affectées et de réduire les capacités opérationnelles du groupe.
La traçabilité de l’or au cœur de la réponse
Face à ces révélations, le contrôle de la chaîne d’approvisionnement de l’or apparaît comme un levier potentiel de lutte contre le financement des ADF. Une meilleure traçabilité du métal précieux, des contrôles renforcés dans les zones d’extraction et aux frontières, ainsi que l’identification des intermédiaires impliqués dans les circuits commerciaux suspects pourraient contribuer à réduire les possibilités de financement du groupe.
La coopération régionale serait également déterminante, notamment pour examiner les flux commerciaux transfrontaliers et identifier les éventuels bénéficiaires des revenus issus de l’exploitation de l’or. Toutefois, ces mesures nécessitent des enquêtes financières approfondies et des preuves permettant d'établir les responsabilités individuelles. La présence d'un acteur dans une chaîne commerciale ne suffit pas, à elle seule, à démontrer sa complicité avec un groupe armé.
Une révélation qui pose la question des bénéficiaires
L’estimation de revenus pouvant atteindre 1,6 million de dollars par an attribuables aux ADF à travers le commerce de l’or, selon The Sentry, soulève une question centrale : qui profite réellement de la circulation de ce métal précieux dans les régions affectées par les conflits ? Pour la RDC, l’enjeu dépasse la seule exploitation minière. Il touche à la sécurité des populations, à la gouvernance des ressources naturelles et au contrôle des échanges commerciaux transfrontaliers.
La lutte contre les ADF pourrait ainsi dépendre autant de la neutralisation de leurs combattants que de la capacité des autorités à assécher leurs sources de financement. Tant que les réseaux économiques qui soutiennent le groupe ne seront pas suffisamment identifiés et perturbés, les opérations militaires risqueront de se heurter à sa capacité de reconstitution.
Joël Heri Budjo