Dans plusieurs localités passées sous le contrôle du M23, la coupure prolongée de la connexion cellulaire bouleverse profondément la vie quotidienne. Au-delà d’un simple désagrément technique, l’absence totale de réseau téléphonique affecte les dynamiques sociales, économiques et sécuritaires d’une région déjà fragilisée par des années de conflit.
Une économie locale paralysée
Dans ces zones privées de couverture, commerçants et opérateurs économiques fonctionnent désormais à l’aveugle. Les transferts d’argent mobile sont interrompus, les commandes ne circulent plus en temps réel et les prix fluctuent sans repères fiables.
« Avant, je commandais mes marchandises à Goma par téléphone et je payais par mobile money. Aujourd’hui, je dois envoyer quelqu’un avec une lettre écrite à la main. On perd du temps, et parfois l’argent n’arrive jamais », explique Chantal, vendeuse de produits manufacturés.
La rupture des communications ralentit également les circuits d’approvisionnement. Les transporteurs hésitent à s’engager sur des axes où il est impossible d’alerter en cas d’incident. Résultat : pénuries ponctuelles, hausse des prix et contraction des échanges.
Un retour forcé aux méthodes d’un autre temps
Pour communiquer avec les zones restées sous administration gouvernementale, certains habitants font recours à des messagers ou à des lettres manuscrites confiées à des voyageurs. Une pratique qui rappelle, pour beaucoup, une époque révolue.
« J’ai écrit à mon frère à Butembo pour lui dire que nous étions encore en vie. La lettre a mis cinq jours pour arriver. Nous avons l’impression de revenir au moyen âge », confie Jean-Bosco, enseignant.
Les familles séparées par les lignes de front vivent dans l’angoisse permanente, faute de pouvoir se joindre. Les nouvelles circulent lentement, souvent déformées par les rumeurs.
Sur le plan sécuritaire, l’absence de réseau rend toute alerte immédiate impossible. Les habitants ne peuvent prévenir ni les autorités locales ni leurs proches en cas d’incident.
« Quand il y a des tirs la nuit, personne ne peut appeler à l’aide. On attend le matin pour savoir ce qui s’est passé », témoigne Amina, mère de quatre enfants.
Pour les voyageurs, la coupure crée un sentiment d’invisibilité totale. « Dès que vous entrez dans cette zone, votre téléphone ne capte plus rien. Vous disparaissez de la carte. Ce n’est qu’en atteignant une zone sous contrôle gouvernemental, vers le territoire de Lubero, que le signal réapparaît et que vous pouvez rassurer vos proches », raconte Patrick, chauffeur de bus ».
Cette rupture de traçabilité complique également le travail des organisations humanitaires et limite la coordination des interventions d’urgence.
Impact sur le développement et les services sociaux
L’éducation et la santé subissent également les conséquences de cet isolement numérique. Les enseignants ne reçoivent plus d’informations administratives en temps réel. Les centres de santé peinent à coordonner les transferts de patients ou l’approvisionnement en médicaments.
« Même pour signaler une épidémie, il faut envoyer quelqu’un en moto. Cela retarde les réponses », explique un infirmier sous couvert d’anonymat.
Dans une région où le numérique commençait à structurer progressivement les échanges commerciaux, bancaires et administratifs, cette coupure représente un recul brutal pour le développement local.
Entre résilience et inquiétude
Malgré les difficultés, les habitants s’organisent. Des réseaux informels de messagers se mettent en place, des points d’information communautaires émergent. Mais pour beaucoup, cette situation illustre la vulnérabilité des infrastructures essentielles en période de conflit.
« Nous avons compris que le réseau n’est pas seulement un outil de confort. C’est notre lien avec le reste du pays et avec le monde. Sans lui, nous sommes isolés », résume Chantal.
Dans la partie Est de la République Démocratique du Congo, la coupure des communications téléphoniques dans les zones sous contrôle du M23 ne se limite donc pas à une question technique : elle redessine les rapports sociaux, fragilise l’économie locale et accentue le sentiment d’abandon d’une population déjà éprouvée par des années d’instabilité.
Diddy Mastaki