BENI : «C’était la première fois que je voyais autant de corps sans vie emmenés au cimetière en même temps », se rappelle Sadik, 7 ans après le début des massacres
Par Nicole Lufungi, CongoRassure Beni
Sept ans se sont écoulés depuis l’enregistrement de la toute première tuerie de masse dans la ville de Beni. Dans la nuit du 14 au 15 octobre 2014, 33 civils avaient été tués par des présumés rebelles ADF à l’aide d’armes blanches dans les quartiers NGADI et KADOGHU, deux entités situées à la périphérie de la ville de Beni, dans la commune de Ruwenzori.
Ce fut le début d’une série de massacres contre des civils qui se poursuivent jusqu’à ce jour dans plusieurs agglomérations du territoire de Beni et du territoire d’Irumu dans la province voisine d’Ituri.
Un souvenir terrifiant
« J’étais en quatrième année des humanités et j’avais presque 16 ans lorsque, en ce jour de pluie, le préfet nous avait demandé de rentrer chez nous, expliquant que la situation sécuritaire n’était pas bonne. C’était la première fois que je voyais autant de corps sans vie emmenés au cimetière en même temps, et j’avais eu peur en voyant cette procession », se souvient Bashiru Sadiki, qui est maintenant étudiant en quatrième année de médecine. «Plusieurs années ont passé et la situation ne s’est pas améliorée, cette guerre que l’on croyait temporaire est devenue une misère qui partage notre quotidien », déplore ce jeune benicien, qui demande au gouvernement de prendre au sérieux la menace qui pèse sur le pays à partir de Beni et de recourir à une véritable opération militaire afin d’en finir complètement avec la tragédie des ADF.
Où le gouvernement congolais a-t-il failli ?
Peu avant le début des massacres, les forces armées de la République démocratique du Congo menaient déjà une offensive militaire contre les rebelles ADF, principaux responsables de plusieurs enlèvements et hostilités dans le territoire de Beni. Après le massacre de Ngadi, ces opérations militaires se sont intensifiées jusqu’à ce jour, dans le but de limiter les actions de l’ennemi et de le neutraliser complètement.
Cependant, malgré ces efforts du gouvernement par le biais des forces armées, la violence n’a pas cessé. L’état de siège est en place depuis mai 2021, mais les rebelles de l’ADF continuent de commettre des atrocités contre la population.
Pour Clovis Mutsuva, militant des droits de l’homme et membre du mouvement citoyen de Lutte pour le Changement (LUCHA), le gouvernement congolais doit cesser d’ignorer la volonté et la détermination des jeunes de Beni dans la lutte contre l’insécurité.
« cela nous fait énormément mal quand pendant sept années consécutives, l’ennemi continue de tuer la population où et quand il veut. Ce qui est surprenant, c’est qu’il le fait alors même que la région est en état de siège, une mesure censée apporter une solution aux problèmes les plus complexes de l’insécurité », déclare ce jeune militant et habitant de Beni.
« Il est donc grand temps que le gouvernement congolais accepte d’impliquer les jeunes vivant dans les régions en proie à l’insécurité. L’Etat devrait recruter des jeunes pour une formation militaire accélérée avant de les armer afin qu’ils puissent constituer une force d’appui aux FARDC dans la traque des rebelles ADF », recommande Clovis Mutsuva au gouvernement congolais.
L’état de siège, oui. Mais qu’en est-il du sort de la population ?
Plus de 600 civils ont été tués au Nord-Kivu et en Ituri depuis mai dernier, une centaine de véhicules brûlés et des dizaines de villages abandonnés. Un bilan alarmant, selon un rapport de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch. Des oppressions et des cas de meurtres contre des journalistes ont également été enregistrés pendant cette période d’état de siège, informe le même document.
Pour Jason Katya Muhiwa, cadre du Parlement des enfants de Beni, « il y a une progression de la violence et l’intensification de la guerre sur le territoire. La violence se multiplie, s’aggrave et prend des formes plus douloureuses, et il n’y a pas de progrès pratique cohérent vers la consolidation de la paix. Toutefois, sur le plan théorique, une prise de conscience commence à s’opérer parmi les jeunes », affirme ce jeune leader, qui souligne toutefois que « pour les enfants, le taux de recrutement forcé dans les groupes armés a également augmenté ces dernières années, et les cas de violence sexuelle sont également récurrents ».
L’éducation perd de sa qualité, poursuit-il, « les conditions de vie deviennent très difficiles et les enfants sont exposés à des problèmes psychologiques », souligne Jason Katya Muhiwa.
Comme solution possible, ce jeune leader de Beni propose que le gouvernement mette en place une commission mixte composée de toutes les couches de la société pour enquêter sur les crimes commis à Beni ainsi que sur les problèmes liés à la guerre et tous les auteurs doivent répondre de leurs crimes devant les autorités compétentes.
Du côté du gouvernement, on indique que la situation sécuritaire globale reste stable et sous le contrôle des forces armées de la RDC. Lors de la 23ème réunion du Conseil des Ministres, le Ministre de la Défense Nationale et des Anciens Combattants avait déclaré que les forces armées de la RDC continuent à traquer les groupes armés qui déstabilisent les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.
Dans le même temps, il avait réitéré la détermination des forces armées à mettre fin à l’activisme des forces négatives dans l’est du pays.
Les rebelles de l’ADF mènent des attaques armées contre la population et l’armée à Beni depuis 2014. En 2016, des attaques similaires ont également été signalées dans la province voisine d’Ituri. Ces violences ont fait plus de 8 000 morts, des milliers de disparus et plus de 300 villages abandonnés, selon les données de la société civile. Avec plus de 80 000 personnes déplacées, la ville de Beni connaît également un important déclin économique.