« Ô douleur de mon cœur, garde éternellement mes quinze sœurs enterrées vivantes… Que nos bouches crient justice… Justice… Justice… ». Dans un silence chargé d'émotion, ces mots ont traversé l'assistance comme une plainte venue des profondeurs de la terre de Mwenga, là où, en novembre 1999, quinze innocents furent ensevelis vivants. Plus qu'un poème, c'était la voix des disparues qui semblait revenir réclamer ce que le temps ne leur a jamais offert : la vérité, la justice et le droit de ne pas être oubliées.
Dans un message sur son compte X ce 04 août à l'occasion de la commémoration du Genocost, la metteuse en scène, comédienne et animatrice culturelle Dada Stella Kitoga Bitondo, membre du Centre Femmes, Paix et Sécurité de la RDC, a prêté sa voix au texte bouleversant « À mes quinze sœurs martyres », écrit par Catherine Tshefu. Une récitation qui a transformé la cérémonie en un véritable moment de recueillement, rappelant l'une des pages les plus sombres de l'histoire récente de la République Démocratique du Congo.
Pour Stella Kitoga, la mémoire n'a de sens que si elle ouvre le chemin vers la justice.
« Le devoir de mémoire doit en réalité nous conduire vers la justice pour toutes ces victimes », a-t-elle déclaré dans une voix éprise de douleur.
Le visage marqué par l'émotion, elle a expliqué que son engagement artistique est né au début de la guerre qui a embrasé la partie Est du pays.
« C'est depuis 1996 que j'ai pris conscience que la scène est un espace de prise de parole. L'artiste est un leader d'opinion. C'est quelqu'un qui a la mission de prendre la parole pour ceux qui ne peuvent pas la prendre », explique Stella Kitoga
Depuis lors, chacune de ses créations porte le même combat : dénoncer les violences, les viols utilisés comme arme de guerre et toutes les formes de barbarie qui frappent les populations civiles.
Originaire de Mwenga, elle est revenue avec douleur sur le drame qui a frappé son territoire en novembre 1999, alors que cette partie du Sud-Kivu était sous contrôle du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD).
À cette époque, raconte-t-elle, une véritable chasse aux femmes est organisée. Les rebelles accusent celles-ci d'être responsables de l'invincibilité des combattants Maï-Maï, soupçonnés de bénéficier de pratiques mystiques.
« Les rebelles prétendaient que les femmes étaient des sorcières, qu'elles faisaient des gris-gris pour protéger les Maï-Maï », a-t-elle dit.
Les femmes arrêtées sont déshabillées, torturées, humiliées publiquement avant d'être conduites vers leur tombe.
« On déshabillait les femmes, on mettait du sel et du piment dans leurs appareils génitaux, puis on les faisait circuler dans la cité avant de les jeter dans une fosse », temoigne-t-elle.
Quatorze femmes et un homme seront enterrés vivants
Près de trois décennies plus tard, cette tragédie demeure une blessure ouverte. D'autant plus, souligne Stella Kitoga, que certains responsables présumés de ces crimes occupent aujourd'hui des fonctions importantes.
« Imaginez que ceux qui ont enterré votre mère, votre tante ou votre cousine soient aujourd'hui devenus des officiels. C'est cela aussi notre douleur », s'exclame Dada Bitondo.
Au fil de sa récitation, les vers de Catherine Tshefu résonnent comme une supplique adressée à toute l'humanité.
« Quelle loi condamnera ce crime ? Le tribunal de nos cœurs a déjà condamné le crime contre l'humanité », souffle Bitondo avant de poursuivre : « Que les ancêtres vous accueillent en martyrs… Que votre sang versé arrose nos espoirs… Que nos bouches crient justice… Justice… Justice… ».
Pour Stella Kitoga, les artistes Congolais ont une responsabilité historique dans cette bataille contre l'oubli.
« Je ne peux pas comprendre qu'un jour comme aujourd'hui on ne voie que des concerts. Je ne dis pas que les concerts sont mauvais, mais il y a tant d'écrivains qui ont raconté ce qui s'est passé. Que les artistes comprennent leur rôle et leur message », supplie-t-elle.
Elle a salué le travail des cinéastes et des créateurs qui continuent de documenter ces tragédies, rappelant leur déplacement à Mwenga pour retrouver le lieu où les quinze victimes avaient été ensevelies vivantes.
À travers cette prise de parole, Dada Stella Kitoga n'a pas seulement rendu hommage aux quinze femmes de Mwenga. Elle a rappelé que derrière chaque victime du Genocost se cache une histoire, une famille, un nom et une dignité que ni le temps ni le silence ne doivent effacer. Son message résonne comme une promesse : tant que des voix continueront à raconter ces tragédies, les bourreaux ne pourront jamais enterrer la mémoire avec leurs victimes.
Diddy Mastaki